Du concept de capabilité à la souveraineté organisationnelle
À propos de : Amartya Sen, Un nouveau modèle économique : développement, justice et liberté, Odile Jacob, 2000 (Development as Freedom, Oxford University Press, 1999).
L'ouvrage d'Amartya Sen appartient pour moi à cette seconde catégorie.
Je ne suis ni économiste du développement, ni philosophe politique. Je laisserai donc à d'autres le soin d'évaluer l'ensemble de son œuvre, dont la portée dépasse largement mes compétences. Je voudrais simplement témoigner ici de la dette intellectuelle que j'ai contractée à son égard.
Car certaines idées ont cette capacité rare de s'installer durablement dans notre manière de penser. Nous cessons progressivement de les considérer comme des théories pour en faire des grilles de lecture du réel. Avec le temps, elles finissent même par orienter notre pratique.
C'est exactement ce qui s'est produit pour moi avec Amartya Sen : une idée simple qui change tout.
Le point de départ de Sen est aussi simple que révolutionnaire.
Lorsqu'on parle de développement, nous pensons spontanément à la croissance économique, à la richesse produite, au niveau de revenu ou aux infrastructures disponibles.
Sen propose un déplacement du regard.
Pour lui, le développement ne se mesure pas à l'accumulation des ressources mais à l'extension des libertés réelles dont disposent les individus :
- Les ressources sont des moyens.
- La liberté est la finalité.
L'enjeu n'est donc pas de savoir combien une personne possède, mais ce qu'elle est réellement capable de faire de ce qu'elle possède.
Cette distinction paraît presque évidente une fois formulée, pourtant, elle bouleverse de nombreuses représentations. Elle conduit notamment à s'interroger sur l'écart qui peut exister entre les moyens mis à disposition et les possibilités d'action réellement accessibles.
Du besoin à la capacité
L'une des conséquences les plus fécondes de cette approche est, à mes yeux, la remise en question implicite de notre manière habituelle de penser les besoins humains.
Depuis des décennies, la pyramide de Maslow irrigue les discours sur la motivation, le management ou l'accompagnement des personnes (n'ayons pas peur des mots : une sorte de tyrannie intellectuelle...). Nous avons appris à raisonner en termes de besoins à identifier puis à satisfaire. Cette approche a sa cohérence : elle suppose que l'individu progresse à mesure que ses différents besoins sont comblés.
Sen propose un déplacement du regard beaucoup plus radical, car, pour lui, la question essentielle n'est pas de savoir quels besoins sont satisfaits, mais quelles libertés réelles sont accessibles.
Là où Maslow part du manque, Sen part de la possibilité.
Là où l'un décrit une progression vers l'accomplissement, l'autre s'interroge sur la capacité effective de chacun à choisir et à agir.
Le changement est loin d'être anodin :
- Deux personnes disposant des mêmes ressources peuvent avoir des possibilités d'action très différentes.
- Deux individus dont les besoins paraissent objectivement satisfaits peuvent ne pas bénéficier du même degré de liberté.
- Une personne peut même se déclarer satisfaite tout en vivant dans un espace de choix particulièrement restreint.
Avec Sen, le centre de gravité se déplace du besoin vers la capacité, et ce simple déplacement ouvre des perspectives considérables.
La découverte des capabilités
Le concept qui m'a probablement le plus marqué est celui de capability.
La traduction française n'est pas totalement stabilisée. Certains auteurs parlent de « liberté substantielle », d'autres de « capacité réelle ». Le terme de « capabilité » s'est néanmoins progressivement imposé dans l'usage et c'est celui que j'utiliserai ici.
La capabilité désigne l'ensemble des possibilités réelles dont dispose une personne pour choisir et agir.
L'idée est fondamentale :
- Disposer d'un droit ne signifie pas nécessairement pouvoir l'exercer.
- Posséder un outil ne garantit pas de savoir l'utiliser.
- Recevoir une formation ne suffit pas toujours à transformer un savoir en action.
Entre les ressources et les accomplissements se trouve toute une série de facteurs qui rendent possible, ou au contraire empêchent, l'exercice effectif de la liberté. C'est précisément cet espace que Sen nous invite à observer.
Avec le recul, je crois que cette idée a profondément influencé ma manière d'envisager la formation, le conseil et le coaching.
Je me suis progressivement moins intéressé à ce que les personnes savent qu'à ce qu'elles deviennent effectivement capables de faire.
Développer le pouvoir d'agir
Si je devais résumer en quelques mots ce qui guide une grande partie de ma pratique, je parlerais de pouvoir d'agir.
Au fond, la question qui m'intéresse n'est pas de savoir si une personne a reçu la bonne information, si elle a suivi le bon parcours ou si elle maîtrise la bonne méthode.
Pour moi, la question est désormais beaucoup plus simple :
- Dispose-t-elle désormais de davantage de liberté pour comprendre, décider et agir ?
- Peut-elle mieux arbitrer ?
- Peut-elle prendre davantage d'initiatives ?
- Peut-elle exercer un jugement plus autonome sur sa situation ?
- Peut-elle retrouver des marges de manœuvre là où elle pensait ne plus en avoir ?
Chez Sen, l'individu n'est pas un bénéficiaire passif de politiques publiques ou de dispositifs d'accompagnement. Il est un agent, c'est-à-dire un être capable d'action.
Cette notion d'agentivité demeure, à mes yeux, l'une des plus riches de son œuvre.
Elle rappelle que l'enjeu n'est pas seulement d'aider les personnes, et qu'il est aussi de leur permettre d'agir par elles-mêmes.
De la capabilité à la souveraineté organisationnelle
C'est probablement ici que la pensée de Sen rejoint le plus directement certaines de mes réflexions récentes sur les organisations.
Dans beaucoup d'entreprises, les ressources ne manquent pas :
- Les procédures existent ;
- Les référentiels se multiplient ;
- Les outils se perfectionnent ;
- Les indicateurs se raffinent.
Pourtant, les acteurs de terrain peuvent parfois avoir le sentiment de perdre leur capacité d'initiative, comme si l'accumulation de moyens finissait paradoxalement par réduire les possibilités d'action.
C'est dans ce contexte que la notion de souveraineté organisationnelle me paraît particulièrement utile.
J'entends par là la capacité d'un individu ou d'un collectif à conserver suffisamment de latitude pour réguler son activité, arbitrer les situations rencontrées et adapter son action aux réalités du terrain. Autrement dit, la capacité à exercer effectivement son pouvoir d'agir.
Une organisation souveraine n'est pas une organisation sans règles.
C'est une organisation qui reconnaît que le réel résiste toujours aux prescriptions et que ceux qui sont au contact de ce réel doivent conserver une part d'autonomie pour y faire face intelligemment.
Sous cet angle, la souveraineté organisationnelle apparaît comme une traduction très concrète de l'approche des capabilités.
Car l'enjeu n'est plus seulement de fournir des ressources, il est de préserver les conditions qui permettent de les transformer en action pertinente.
Du mieux-faire au mieux-être
Cette influence de Sen se retrouve également dans une conviction qui m'accompagne depuis longtemps : le mieux-faire et le mieux-être ne s'opposent pas.
Nous avons souvent tendance à présenter la performance et l'épanouissement comme deux objectifs concurrents.
L'expérience me conduit plutôt à penser qu'ils se renforcent mutuellement lorsque les conditions sont réunies.
- Une personne qui retrouve des marges de manœuvre travaille généralement mieux.
- Une équipe qui comprend le sens de son action développe davantage d'initiative.
- Un collectif à qui l'on fait confiance se découvre souvent des ressources insoupçonnées.
Le mieux-faire et le mieux-être deviennent alors les deux faces d'une même dynamique : l'accroissement des capacités réelles d'agir. C'est sans doute l'une des leçons les plus précieuses que je retiens de la lecture de Sen.
Ce que Sen continue de nous apprendre
Je serais bien incapable de mesurer l'ampleur de ma dette intellectuelle envers Amartya Sen.
Comme souvent avec les très grands auteurs, leur influence devient progressivement difficile à distinguer de nos propres raisonnements. Leurs idées finissent par s'entrelacer aux nôtres au point que nous ne savons plus toujours lesquelles nous appartiennent vraiment.
Ce dont je suis certain, en revanche, c'est que son œuvre m'a appris à me méfier des indicateurs qui prétendent résumer la réalité, des approches qui réduisent l'être humain à ses besoins et des dispositifs qui distribuent des ressources sans développer les capacités de ceux qui les reçoivent.
Elle m'a surtout appris à poser une question différente.
Derrière chaque politique publique, chaque organisation, chaque projet de transformation ou chaque démarche d'accompagnement, il s'agit moins de savoir ce que les personnes possèdent que ce qu'elles sont réellement capables de faire.
C'est une idée d'une remarquable simplicité, et c'est précisément pour cette raison qu'elle continue, plus de vingt ans après ma découverte de son œuvre, à éclairer ma manière de regarder le monde.

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