Entre opportunités d'émancipation au démarrage et défis d'analyse systémique à mesure que l'entreprise grandit
Imaginez un monde où le contrôle a posteriori s'efface pour laisser place à une confiance absolue, où les lignes hiérarchiques fondent pour faire place à l'auto-organisation, et où chaque décision opérationnelle se prend au plus près du terrain, directement par celles et ceux qui font le travail.
Ce que pourrait être la réalité : vous arriviez le lundi matin au bureau pour vous entendre dire : « À partir d'aujourd'hui, il n'y a plus de chefs, plus d'horaires imposés, plus de fiches de poste, ni de validations à demander pour vos dépenses. Vous êtes totalement libres d'organiser votre travail comme vous l'entendez, du moment que cela sert nos clients. »
Pour certains, ce monde est l'incarnation du travail idéal : la fin de la bureaucratie, de la paperasse inutile et du micro-management stérile. Pour d'autres, c'est le début d'un vertige silencieux : qui arbitre en cas de désaccord ? Qui gère la planification si personne ne s'y colle ? Vers qui se tourner quand la charge devient trop lourde ?
Cette scène illustre tout le contraste de l'« entreprise libérée », un concept qui continue en cette fin d'année 2016 d'occuper une place de choix dans les colloques de management.
Le modèle séduit par sa promesse de confiance et d'autonomie. Mais pour en saisir toute la portée, encore faut-il comprendre ce qu'il recouvre exactement et dans quelle phase de la vie d'une organisation il déploie tout son potentiel.
1.L'entreprise libérée - définition et principes
Popularisé en France au début des années 2010 par l'enseignant-chercheur Isaac Getz (s'inspirant des travaux de Tom Peters et des retours d'expérience de PME pionnières comme Chrono Flex, FAVI ou Gore), le concept d'entreprise libérée se définit comme un mode d'organisation dans lequel les salariés disposent d'une liberté totale et d'une responsabilité complète pour entreprendre les actions qu'ils jugent les meilleures pour l'entreprise.
Ses fondements reposent sur trois piliers majeurs :
- L'abandon du contrôle hiérarchique : La suppression des niveaux de management intermédiaire et la transformation du rôle du dirigeant, qui passe de « chef » à « serviteur » de ses équipes.
- L'autodirection des équipes : Les décisions (plannings, investissements, parfois rémunérations ou recrutements) sont prises directement par les opérationnels au plus près du terrain.
- La confiance a priori : Le remplacement des règles, procédures et contrôles a posteriori par une culture partagée de la responsabilité et des valeurs communes.
2. Une réponse féconde pour le démarrage et l'innovation
Ce n'est pas un hasard si ce modèle a trouvé un écho particulier dans l'écosystème des start-ups et des jeunes entreprises. Dans les premières phases de la vie d'une organisation, l'entreprise libérée offre des atouts indéniables :
- Une agilité et une vitesse d'exécution incomparables : En supprimant les circuits de validation intermédiaires, les décisions se prennent au rythme des besoins du client.
- Un engagement et une émancipation réelle : Le sentiment de responsabilité directe et la liberté d'initiative créent un puissant levier de motivation et de fierté professionnelle.
- Une culture de confiance réciproque : Le modèle rompt avec le micro-management stérile pour poser un a priori de confiance qui libère l'énergie créative.
Pendant cette phase d'amorçage, la taille restreinte du groupe et la proximité quotidienne permettent une régulation naturelle et spontanée, où la vision partagée supplée avantageusement aux organigrammes rigides.
3. L'épreuve de la croissance : quand l'analyse systémique réinvite la régulation
C'est lorsque l'organisation grandit et se complexifie que le modèle rencontre ses limites naturelles. Sous l'angle de l'analyse systémique, une entreprise est un système qui nécessite des fonctions de régulation permanentes pour ne pas s'épuiser :
- Piloter et orienter : Maintenir la cohérence d'ensemble lorsque les projets et les équipes se multiplient.
- Arbitrer et réguler : Trancher les conflits de ressources ou de priorités, et traiter les dysfonctionnements du travail réel.
- Protéger et cadrer : Servir de tampon face aux pressions extérieures et offrir un cadre contenant qui sécurise chaque salarié.
Prétendre supprimer la hiérarchie ne supprime pas ces fonctions vitales. Lorsque la taille de l'entreprise ne permet plus une régulation informelle au coude-à-coude, ces tâches risquent de retomber en désordre sur les équipes, créant une charge décisionnelle ou relationnelle qu'elles n'ont pas nécessairement demandée.
4. Un modèle qui réinterroge le contrat de travail et le leadership
L'observation pragmatique du terrain met en lumière trois autres aspects essentiels :
- Le respect du contrat implicite : Si beaucoup de salariés s'épanouissent dans l'auto-direction, d'autres demandent simplement qu'on leur donne les moyens de bien faire leur travail dans un cadre clair et protecteur, sans devoir porter la responsabilité du pilotage global ou de la gestion des conflits entre pairs.
- L'émergence naturelle du leadership : Sans qu'on puisse toujours l'expliquer scientifiquement, la notion de leadership reste une réalité forte. Dans une structure libérée, le besoin d'orientation fait souvent émerger des leaders informels. Par leur charisme ou leur expertise, certains individus finissent par incarner la fonction de pilotage, ramenant souvent l'organisation à son point de départ, mais sans le cadre explicite ni les contre-pouvoirs qui accompagnent un rôle managérial officiel.
- La place des managers dans cette nouvelle organisation : la redéfinition de leur rôle ouvre un chantier que peu d'entreprises sont capables de mener à bien
5. L'entreprise libérée comme étape clé d'un cycle de vie
Plutôt que d'opposer dogmatiquement « entreprise libérée » et « entreprise hiérarchique », il est plus fécond de penser le modèle comme une phase clé dans le cycle de vie des organisations.
La « libération » est une formidable étape d'émancipation et d'accélération au démarrage. Mais à mesure que la structure mûrit, la réintroduction de repères hiérarchiques ou de rôles de régulation clairs ne constitue pas un « retour en arrière » répressif : c'est l'évolution naturelle d'un système qui se structure pour protéger ses équipes, clarifier les responsabilités et pérenniser son activité.
En synthèse
Le concept d'entreprise libérée nous semble apporter une contribution intéressante en démontrant les vertus de la confiance et de l'autonomie. Un système de travail performant et humain n'est pas un système qui bannit toute autorité, mais une organisation capable d'adapter son niveau de structure à sa maturité, en veillant à ce que les fonctions de pilotage, d'arbitrage et de soutien soient toujours assurées au service du travail réel. Cependant, elle questionne la capacité de l'organisation à passer d'une phase de démarrage à une phase de croissance et de maturité où les fonctions à satisfaire demandent d'autres moyens, peut-être plus datés, mais qui ont fait la preuve de leur efficacité.
Pour aller plus loin — Références et éclairages :
- Getz, I., & Carney, B. (2009/2012). Liberté & Cie : Quand la liberté des salariés fait le bonheur des entreprises, Fayard.
- Laloux, F. (2014). Reinventing Organizations : Vers des communautés de travail inspirées, Diateino.
- Detchessahar, M. (2019). L'entreprise délibérée : Refonder le management par le dialogue sur le travail réel, Nouvelle Cité.
- Grosjean, S., & Lacoste, M. (1999). L'analyse d'un système d'organisation : Communication et régulation dans le travail, L'Harmattan.
- Dossier Anact : Le rôle essentiel du management de proximité dans le soutien au travail réel (Anact).
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