Pilier Programmation, article 6 - quatrième fonction : préserver le capital temps/énergie/attention
« J'ai tout fait. » Tout est traité. Tout est coché. Et pourtant, le soir, vous êtes épuisé. Curieusement, la plupart des méthodes de gestion du temps considèrent cela comme un succès. Est-ce vraiment le cas ?
« Si je suis bien organisé, tout ira bien. »
C'est la croyance qui vous a peut-être amené sur ce blog, et elle n'est pas absurde : nous avons vu dans les articles précédents tout ce qu'une bonne organisation apporte. Mais elle comporte une erreur de calcul.
Être bien organisé garantit que les bonnes tâches sont faites, dans le bon ordre, au bon moment. Cela ne dit rien du prix que vous payez pour les faire. On peut être parfaitement organisé et se détruire à petit feu.
Où nous en sommes ?
Pour resituer : la programmation s'articule autour de cinq fonctions à satisfaire : collecter, prioriser, ordonner, préserver, évaluer. Nous avons collecté, priorisé, ordonné. Reste la quatrième fonction, celle qui répond à une question qu'aucune des trois premières ne pose :
Une action consomme trois ressources. Vous n'en pilotez qu'une.
Une action quelconque de votre journée consomme :
- du temps : une heure d'agenda, visible, mesurable, déjà posée sur votre planning ;
- de l'énergie : physique et nerveuse, celle qui manque à 19 heures alors qu'il restait deux heures de travail ;
- de l'attention : cette capacité de concentration limitée, attaquée de toute part, et qu'il faut des minutes entières à reconquérir dès qu'on l'a perdue.
Nos méthodes d'organisation pilotent la première, mais très rarement les deux autres. C'est comme tenir la comptabilité d'une entreprise en ne regardant que les recettes : tant que les dépenses restent invisibles, l'exploitation paraît florissante, jusqu'au jour où elle ne l'est plus.
Pire : nous évaluons systématiquement le bénéfice attendu d'une action, et presque jamais son coût complet. Les psychologues ont montré que nous sous-estimons de façon récurrente le coût des tâches que nous projetons , même quand nous avons déjà payé le même prix plusieurs fois. Le coût est invisible non seulement sur nos agendas, mais dans nos estimations.
Le cœur du problème : deux tâches de même durée n'ont pas le même coût
Voici sans doute l'idée qui change la manière de programmer. Deux tâches d'une heure n'ont pas le même coût. Comparez :
Le coût complet d'une action, c'est :
- le temps qu'elle occupe ;
- la fatigue qu'elle génère (et qui ne s'arrête pas à sa fin) ;
- la charge mentale qu'elle mobilise (préparation, arrière-pensées, suites à donner) ;
- le coût de reprise : les minutes perdues à se remettre au travail après une interruption ou un passage difficile (le prix invisible des journées morcelées) ;
- l'impact sur les autres sphères de votre vie : c'est peut-être le plus important, et nous le voyons tout de suite ;
- et parfois, du temps futur : les corrections, les reprises, les urgences que cette action va semer dans vos semaines suivantes.
Une action chère qui suit une action chère, c'est un enchaînement de dépenses qui ne s'additionnent pas : elles se multiplient. La fatigue d'aujourd'hui dégrade la lucidité de demain, donc la qualité des arbitrages de demain, donc les décisions d'après-demain. Le système dérive à petit feu, sans qu'aucune journée prise isolément n'ait paru coupable.
Un capital unique, qui ne connaît pas vos frontières
Voici le point qui dépasse la simple gestion du temps. Le capital temps/énergie/attention est un capital unique, partagé entre tous les secteurs de votre vie :
L'énergie et l'attention consommées dans une réunion qui finit à 19 heures n'existe plus pour le dîner de famille, ni pour la lecture du soir, ni pour l'apprentissage, ni pour la récupération du lendemain. Vous ne gérez donc pas un agenda professionnel : vous allouez une ressource limitée entre des sphères qui se la disputent. Programmer sans le savoir, c'est laisser les sphères se disputer les ressources en coulisses, et la famille perd souvent contre la réunion, sans même avoir combattu.
Remarquez aussi comment ce capital se dépense. Il y a plusieurs manières d'utiliser une même heure :
- l'action : on fait ce qu'on a décidé ;
- la proaction : on prépare, on anticipe ;
- la réaction : on répond à ce qui survient ;
- la fuite ou l'évitement : on s'échappe vers autre chose ;
- et l'inaction - qui est ambiguë : récupération ou évitement ? Ce ne sont pas du tout les mêmes factures. Le repos qui prépare n'a rien à voir avec le repos qui évite. Les méthodes classiques n'en connaissent que deux (action et proaction) ; la lucidité commence quand on regarde les autres.
Les lois du temps racontent une seule histoire
Nous avons rencontré au fil de ce blog plusieurs lois du temps. Relues ensemble, elles ne décrivent pas quatre phénomènes séparés : elles racontent la même histoire, celle du coût.
→ Sans limite fixée à l'avance, le prix n'a pas de plafond.
→ Il existe un point où payer plus, c'est obtenir moins.
→ Le prix dépend de la manière de découper, pas seulement de la quantité.
→ Le même effort n'a pas le même prix à 9 heures et à 17 heures.
Quand on ignore le coût : l'histoire de la soutenabilité
Que se passe-t-il quand on ignore le coût pendant longtemps ? Tout système - un organisme, une équipe, une vie - tend vers son équilibre. Un déséquilibre temporaire se résorbe : un sprint, une semaine de pointe - on récupère, on décale. Mais quand le déséquilibre devient permanent, le système ne se répare pas : il se transforme.
Car un bilan énergétique négatif ne se corrige pas par plus d'effort : il impose un changement d'économie. C'est vrai d'une équipe, d'une carrière, d'une vie.
C'est cela, la soutenabilité : non pas une affaire de vertu ou de tempérance, mais une question de viabilité du système. Et c'est pourquoi elle a sa place dans la programmation : plus on se rapproche de l'action, moins on a de recul, c'est normal. La soutenabilité est le seul moment où le temps long entre dans la liste de demain.
Le pont avec l'article précédent
Dans l'article précédent, nous avons vu qu'il fallait dimensionner l'ordre au besoin : organiser chaque journée avec la dose d'ordre nécessaire, et pas davantage. La même logique s'applique ici, un cran plus loin. Il ne s'agit plus de dimensionner l'ordre : il s'agit de dimensionner la dépense.
Pour cela, quatre questions suffisent. Elles sont à poser, dans l'idéal, avant d'accepter quoi que ce soit sur votre liste :
Vous remarquerez que la quatrième question déborde la programmation : elle relève d'un autre étage de la démarche, celui de la vision et des finalités. La programmation ne peut pas y répondre à votre place. Elle peut seulement vous la remettre intacte, au moment de choisir.
Et l'on quitte ici la morale (« il faut vous ménager ») pour l'arbitrage : ce coût, est-ce que je décide de le payer ?
Quand le coût est trop haut : les gestes
Dire que toute action a un coût ne conduirait à rien si l'on n'avait pas de gestes pour agir sur ce coût. La bonne nouvelle : on peut agir sur presque tous ses composants.
- changer le couple moyens/délai : plus long mais moins cher (ou l'inverse) ;
- changer le comment : découpe, méthode, outillage changent le prix ;
- changer l'ordre : à heure pleine, la même tâche coûte moins qu'à heure creuse ;
- mettre de côté : pas le bon moment, pas si important — remettre n'est pas fuir, si c'est un choix.
- ne jamais budgéter 100 % de sa capacité : gardez des marges pour le bruit du monde et pour souffler ;
- fractionner les gros morceaux : une tâche trop lourde pour une journée n'est pas une tâche, c'est un programme ;
- aligner la tâche sur l'énergie du moment : le difficile aux heures pleines, l'administratif aux heures creuses.
Ce que préserver n'est pas
Trois confusions à éviter, car elles ruinent tout :
- Préserver n'est pas ralentir.
→ Il y a des saisons de dépense intense (la pression, la nécessité, l'obéissance, la poursuite d'un but). Préserver, c'est pouvoir dépenser fort parce que la récupération est organisée, pas s'interdire de dépenser. - Préserver n'est pas une comptabilité de la vie.
→ La quatrième question - « est-ce que c'est bon ? » - n'est pas un chiffre. Votre vie n'est pas un centre de coûts ; l'objectif est de décider en connaissance du prix, pas de tout chiffrer. - Préserver n'est pas un problème de volonté.
→ Si vos journées vous vident alors qu'elles sont bien organisées, ce n'est pas vous qui êtes en cause : c'est un défaut de conception de votre système. Un système qui demande trop à son exploitant finit toujours par le lui faire payer.
Dépensez autant que nécessaire, mais pas davantage
L'article précédent se résumait en une phrase : organisez-vous autant que nécessaire, mais pas davantage. Celui-ci pourrait se résumer ainsi : dépensez autant que nécessaire, mais pas davantage.
Car l'efficacité n'est pas de faire beaucoup. C'est d'obtenir un résultat dont le coût reste acceptable (pour aujourd'hui, pour demain), et pour toutes les autres sphères de votre vie.
La question que posent presque toutes les méthodes est : « qu'avez-vous réalisé aujourd'hui ? » La question que vous avez maintenant appris à poser est : « qu'est-ce que cela vous a coûté ? » Et ce prix, noté au moment de programmer, deviendra au moment du bilan la mesure la plus précieuse : car une programmation n'est vraiment féconde que si elle compare le coût prévu au coût réellement payé. C'est l'objet du prochain article, la cinquième et dernière fonction : évaluer, rétroagir, apprendre.
- Toute action a un coût complet : temps, énergie, attention, charge mentale - et parfois du temps futur.
- Deux tâches de même durée n'ont pas le même coût.
- L'effort n'est pas une quantité, c'est une dynamique : la dépense se dilate (Parkinson), devient contre-productive (Illich), dépend de la découpe (Carlson) et des rythmes (Swoboda).
- Le capital temps/énergie/attention est unique et partagé entre toutes les sphères de la vie - la famille puise dans le même réservoir que la réunion.
- Quatre questions avant d'accepter : quel coût ? rentable ? soutenable ? est-ce bon ?
- Quand le déséquilibre devient permanent, le système ne casse pas : il devient un autre système.
- Dépensez autant que nécessaire, mais pas davantage.
Sur le pilier programmation :
- Vous programmez déjà et vous ne le saviez pas - le premier article de la série
- Pourquoi vos outils de gestion de tâches finissent toujours au placard - le pivot de la série : les fonctions avant les outils
- Que mettez-vous dans vos listes ? - la fonction collecter, première étape
- Prioritaire, oui — mais par rapport à quoi ? - la fonction prioriser : choisir un repère
- Quand faire quoi ? — et de quel ordre avez-vous besoin ? - l'article précédent : dimensionner l'ordre - ici, la dépense
- Lois générales du temps : la loi de Parkinson — la dépense se dilate
- Lois générales du temps : la loi de Illich — le seuil de contre-productivité
- Et si l'on reparlait de Carlson ? — le coût de la découpe
- La loi de Swoboda-Fliess-Teltscher — le courant alternatif
- Chronobiologie organisationnelle — heures hautes, heures basses [MAJ 2017]
- Ode au morcellement, ou la technique du Pomodoro — avaler les gros morceaux
- La meilleure méthode de gestion du temps — ce qu'il reste à la fin de la journée [MAJ 2017]
- Procrastination vs saturation cognitive — le signal avant l'écueil [MAJ 2024]
- Éloge de la procrastination stratégique — l'attente comme arbitrage [MAJ 2024]
- Efficacité soutenable (1/4) : en finir avec le piège de la productivité industrielle — [MAJ 2025]

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