Méthodologie de l'action, article 3 - Voir, et faire quand même
« Je sais que ce mail va me coûter cher. Et je clique quand même. »
Dans l'article précédent, je vous ai laissé une consigne : au prochain geste qui compte, deux secondes de question - ce geste apaise-t-il le problème, ou est-ce qu'il le calme ? - et un carnet pour noter le résultat.
Si votre note ressemble à la phrase ci-dessus (le geste est parti, vous saviez, vous l'avez laissé partir) cet article est pour vous. Il est aussi, je le crains, pour presque tout le monde. Nous avons vu ceux qui ne voient pas le piège. Voici les autres : ceux qui le voient, qui le nomment, parfois qui le disent à voix haute, et qui agissent quand même.
Une situation étrange, et très commune
Décrivons-la précisément, car elle est plus étrange qu'elle n'y paraît. Trois moments :
- Le jugement se forme. La main suspendue au-dessus du clavier, vous savez, pas après coup, pas vaguement : maintenant, précisément, que ce message va mal finir.
- La pause existe. Elle dure une seconde, parfois trois. C'est le moment le plus intéressant de toute cette histoire, et nous y reviendrons.
- Le geste part quand même. Et ce qui est le plus curieux : le soulagement arrive tout de suite. Le mail parti, la tension tombe. On a fait ce qu'on allait faire, et pour une poignée de secondes, cela suffit à payer le prix que l'on paiera plus tard.
Si vous relisez l'article précédent, vous verrez que rien ne correspond : ici, la réponse ne vient pas seule. Elle a dû traverser un jugement pour arriver. Elle ne paraît pas bonne (on savait qu'elle était mauvaise). Seul le troisième signe subsiste : elle aggrave le problème. Ce n'est pas un geste-eau. C'est autre chose, et il faut le traiter autrement.
Ceux qui ne voient pas ont besoin de lunettes. Ceux qui voient et font quand même n'ont pas besoin de lunettes : ils ont un problème de commande. Le jugement est formé, mais ce n'est pas lui qui tient le volant.
À quoi répond réellement le geste ?
Voici la question qui débloque tout, et je vous demande de la prendre au pied de la lettre :
Dans l'immense majorité des cas que j'ai vus en formation, en entreprise, dans mes propres bêtises, le geste qui nous coûte cher a deux adresses. Il prétend répondre au problème visible. Il répond en réalité à autre chose — et c'est à cette seconde adresse que le courrier arrive.
Quatre adresses cachées reviennent sans cesse :
Ne pas perdre la face.
→ Le mail part parce que ne pas répondre serait passer pour celui qui se laisse faire. Le geste ne répond pas au fond du dossier ; il répond à l'image que je dois tenir. Raté pour le problème, mais réussi pour la face : c'est bien le piège, le geste tient sa vraie promesse.
Le contrôle.
→ Le contrôle resserré, la vérification de tout, la réunion de coordination supplémentaire répondent à une angoisse, celle de ne pas maîtriser. Le geste est une assurance contre l'émotion, pas une réponse à la situation. Et l'émotion, elle, revient toujours : il faut donc resserrer encore.
La tension.
→ Le conflit escaladé, la porte claquée, la remarque qui déborde répondent au besoin de faire tomber la pression. Deux secondes de soulagement contre des semaines de réparation.
L'évitement - et l'inaction. Le report, le silence, le faux accord, l'attente que « ça passe tout seul » répondent au besoin de ne pas affronter : le sujet de fond, l'annonce difficile, le désaccord à formuler. L'inaction est une action elle aussi - une inhibition de l'action, qui paraît ne rien coûter, et c'est son danger : elle ne coûte rien sur le moment, et elle laisse le problème intact, avec des intérêts.
Ces adresses ne sont pas inventées ici. Elles correspondent à ce que j'appelle, en formation, les gammes de comportement (proaction, action, réaction, inaction, fuite ou évitement) des gammes comme on en apprend au conservatoire : longtemps répétées, pour être jouées sans y penser. Sous pression, nous ne choisissons pas la note adaptée : nous jouons notre gamme dominante. Vous aurez remarqué qu'une seule est absente de la liste des adresses cachées : la proaction. Ce n'est pas un hasard : les autres gammes sont celles qui se jouent toutes seules.
L'éloge de la fuite
On connaît, peut-être, L'Éloge de la fuite d'Henri Laborit : la fuite, quand elle est un acte conscient et assumé, est un comportement adapté. Fuir un combat perdu, différer une réponse qui fâcherait, quitter une réunion stérile, cela peut être exactement ce qu'il faut. Le problème n'est donc jamais la gamme jouée : c'est la gamme jouée sans le savoir. La fuite de Laborit est une proaction déguisée ; la fuite qui vous coûte cher est une fuite jouée par défaut.
Henri Laborit, L'Éloge de la fuite, Gallimard, 1976.
Retenez le mécanisme, car il est le même partout : le geste accomplit ce pour quoi il est vraiment parti, et c'est pour cela qu'il repart si facilement. Le mail de trop a rétabli la face, un instant. Le contrôle a calmé l'angoisse, un temps. Le geste n'est pas raté : il est réussi (à la mauvaise adresse). C'est ce qui le rend si difficile à déloger : on ne renonce pas facilement à un geste qui marche.
Pourquoi le savoir ne protège pas
Reste à expliquer le curieux phénomène de la pause traversée avant l'action. Le jugement était formé. Pourquoi n'a-t-il pas piloté ?
Parce que le jugement ne pilote pas le geste ; il assiste. Ce qui tient le volant, c'est l'entraînement - les gammes dont nous venons de parler, posées comme rails par vingt ans de métier, de culture, d'habitudes - et la charge émotionnelle du moment. Le jugement, lui, siége dans la salle de contrôle : il voit, il commente, il approuve ou il proteste. Mais la main n'écoute pas la salle de contrôle ; elle suit les rails.
C'est pour cela que savoir ne suffit pas, et ne suffira jamais. On ne soigne pas « je sais et je fais quand même » en sachant davantage : la salle de contrôle a déjà tout vu. Le problème est ailleurs : entre la salle et la main, le câblage manque. Et on ne câble pas en réfléchissant. On câble en changeant les conditions dans lesquelles le geste part (nous y viendrons dans les articles qui suivent).
Pour aujourd'hui, un seul geste, et il est à la portée de tous : vérifier l'adresse avant d'expédier.
Le décodage : cinq questions sur un geste récent
Le discernement, ici, ne se décrète pas : il se déplie, geste après geste. Et pour se déplier, il faut un fil. Le voici, avec cinq questions à poser, à froid, sur un seul geste récent qui vous a coûté quelque chose :
- Quel était le signal ? Ce qui a déclenché le geste (la remarque, l'e-mail, le retard constaté, la porte claquée).
- Qu'ai-je ressenti, dans la seconde ? Pas une analyse : le mot brut. Colère. Peur. Honte. Exclusion.
- Quel geste ai-je posé, et à quelle vitesse ? Trois secondes, une heure, trois jours - la vitesse dit beaucoup.
- À quoi ce geste a-t-il réellement répondu ? La face, le contrôle, la tension, l'évitement (ou le problème) ?
- Qu'est-ce que cela m'a coûté, et qu'est-ce que cela m'a rapporté ? Les deux colonnes. Le geste caché se reconnaît à ceci : la colonne rapport est émotionnelle et brève, la colonne coût est factuelle et durable.
Cinq questions, dix minutes, un carnet. C'est le geste que je vous demande d'emporter - pas de changer vos réflexes d'ici la semaine prochaine (nous verrons que cela ne se commande pas), mais de lire l'adresse sur un colis que vous avez expédié récemment.
Un avertissement, pour finir : la première fois, la réponse à la quatrième question surprend presque tout le monde. On croit relater un conflit de fond ; on découvre une affaire de face. On croit défendre un dossier ; on découvre qu'on soulage une tension. Ce décalage n'est pas un échec de lucidité, c'est précisément la découverte. Le geste qui coûte cher a toujours une bonne raison. La seule question est : une bonne raison pour qui ?
Et vous ?
Reprenez le geste que vous avez noté après l'article précédent — ou le dernier mail que vous regrettez. À quelle adresse a-t-il réellement répondu ? La face, le contrôle, la tension, l'évitement ? Il y en a d'autres : nommez la vôtre.
Quelle est votre adresse cachée dominante — celle qui revient d'un geste à l'autre, d'un emploi à l'autre, parfois d'un métier hérité ?
Et ce décodage, sur un seul geste, à froid, dans la semaine — dix minutes de carnet. C'est peu. Et c'est la première chose, en revanche, qui ne consiste pas à savoir : c'est la première chose qui câble.
Prochain article : « La marge de manœuvre : délocaliser son discernement » — pourquoi, quand le temps manque, ce n'est pas le discernement qui manque, mais la place pour l'exercer.
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