Deuxième billet de la série « Comment construire votre vision à long terme ? » — on combine, on s'expose, on emprunte.
Tout le monde rêve. Et presque personne ne s'en sert.
C'est un paradoxe étrange : dans le monde du travail, le rêve est socialement interdit (« pas sérieux », « pour les rêveurs, les fous, les enfants »). Et en même temps, les histoires qui ont changé le monde commencent presque toutes par un rêve que personne ne prenait au sérieux. Nous avons l'habitude, sur ce blog, de traquer les outils méconnus ; en voici un que tout le monde connaît, que personne ne paye, qui est disponible à toute heure, et que presque tout le monde s'interdit d'utiliser.
Ce billet est le deuxième d'une série consacrée à la construction de votre vision à long terme. Après la photographie du point de départ, voici le geste inverse : construire l'image de la destination.
Comment faire pour transformer un rêve flou en une image assez solide pour orienter des années de travail ? C'est le passage du rêve à la visualisation, puis de la visualisation à la vision. Et c'est, peut-être, le geste le plus rentable de toute la gestion du temps.
La visualisation créatrice en trente secondes
Se construire délibérément une représentation mentale de la situation désirée (ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce que vous ressentez) avec les émotions qui vont avec. C'est tout. Le geste tient en trois temps : rêver sans jugement, décrire précisément, traduire en vision. Papier-crayon ou les yeux fermés, dix minutes suffisent pour une première passe - seul ou à plusieurs. Le reste de ce billet ne porte pas sur la technique, mais sur ce que cette image produit.
Le rêve a mauvaise réputation — et pourtant...
Un constat d'abord : de nombreuses innovations, découvertes ou transformations sociales sont nées de représentations du futur qui semblaient irréalistes à leur époque.
Des individus qu'on aurait pu croire en marge ont donné corps à ce qui n'était au début que des spéculations - un ordinateur dans chaque foyer, un réseau reliant les machines, un vaccin, des lois pour des robots qui n'existaient pas. Ces spéculations ont été affinées par des expériences et des ratés, jusqu'à correspondre à une attente ou à des besoins qui les ont fait s'épanouir. Les avancées sociales font de même : nombre de combats que nous tenons aujourd'hui pour acquis sont le fruit d'utopies portées par des visionnaires ou des marginaux - on pourrait remplir une encyclopédie de la liste.
Mais ce qui nous intéresse ici n'est pas l'histoire des grands hommes, c'est votre projet, celui qui vous tient debout les mauvais jours. Si la dimension rêvée d'un projet joue sur sa puissance d'attraction - et c'est l'observation d'années de formation, de conseil et d'accompagnement - alors elle devrait jouer pour tous les individus confrontés à des projets, quelle que soit leur ambition. C'est le postulat de ce billet, assumé comme tel : non pas une preuve scientifique, mais un constat de pratique.
En quoi est-ce un problème pour vous ?
« Je n'arrive pas à me projeter » — en quoi est-ce un problème ?
« Je n'arrive pas à me projeter. » « Je n'arrive pas à voir où tout ça me mène. » Autant de malaises typiques - et voilà une difficulté que les listes d'outils du marché ne traitent pas : le SWOT, les tableaux de bord et les OKR mesurent le réel ; aucun n'aide à imaginer le désiré. Cherchons les causes :
| Causes premières | Causes secondes |
|---|---|
| Le rêve est socialement interdit | « Pas sérieux », crainte du ridicule |
| On confond rêver et fixer des objectifs | L'objectif a la faveur, le rêve l'interdit |
| On écarte l'émotion du travail | Le « sérieux » se veut neutre |
| Le rêve reste flou | Personne ne nous a appris à le décrire |
| On attend que le rêve se réalise tout seul | Le rêve sans description ne met rien en mouvement |
Une cause mérite qu'on s'y arrête, car elle éclaire tout le reste. Au quotidien, nous n'agissons pas sur la réalité elle-même, mais sur la représentation que nous nous en faisons : pour décider et agir, nous nous appuyons moins sur le réel que sur les représentations que nous nous en construisons.
C'est un constat de praticien, pas une théorie ; mais il a une conséquence directe : savoir construire la représentation du résultat final (avec ses détails perceptifs et les émotions qui lui sont rattachées) est un puissant facteur de réussite.
Le mécanisme vaut pour un individu, et il vaut pour un collectif : l'utopie attire le collectif exactement comme l'image attire l'individu.
Posons donc la thèse de cet article, pour qu'on s'entende sur ce que la visualisation est, et n'est pas :
La visualisation n'est pas un exercice de motivation. C'est un exercice de représentation : construire une représentation vivante de l'avenir désiré, afin d'orienter durablement l'action.
Les principes avant la technique
Cinq principes, car c'est eux qui font la valeur de l'exercice — la technique ne prend que dix lignes plus bas.
- Le problème n'est pas de rêver, mais de transformer
→ Tout le monde rêve ; peu de gens savent en faire un pouvoir d'agir. On n'apprend pas à rêver - on apprend à recueillir. - L'image d'abord, la carte ensuite
→ C'est l'ordre des fonctions de cette série : décrire avant de mesurer. Mesurer avant d'avoir imaginé, c'est optimiser le présent d'hier. - Toutes les dérives sont autorisées
→ Sans jugement, sans interdits, sans censure - y compris les solutions invraisemblables, surtout les invraisemblables. Toute censure tue le matériau. - L'émotion est le carburant, pas le décor
→ Une image sans émotion n'attire rien. Les objectifs donnent une direction ; les émotions donnent l'énergie. C'est elle qui fait la différence entre une liste d'objectifs et une vision - et la visualisation a un contenu émotionnel qui est trop souvent écarté de toute réflexion sur l'organisation. - L'image collective vaut mieux que l'image solitaire
→ Si le projet engage plusieurs personnes, la visualisation se fait - et se partage - en groupe. Le brainstorming en est la forme la plus connue ; le design thinking, sa version outillée. Une image partagée attire plus fort qu'une image solitaire : chacun s'y reconnaît, et le collectif la fait vivre à chaque réunion, pas seulement dans la tête du porteur.
La méthode, en 5 points de passage
1. Verbaliser
↓
2. Décrire
↓
3. Associer à des résultats voulus
↓
4. S'autoriser toutes les dérives
↓
5. Visualiser l'issue et les obstacles
- Premier passage : verbaliser.
→ Dire le rêve, fût-ce à voix basse ou à soi-même. Le non-dit n'a pas de force. Beaucoup de projets meurent faute d'avoir été dits une seule fois. - Deuxième passage : décrire.
→ Passer la description dans les sens : qu'est-ce que je vois ? qu'est-ce que j'entends ? qu'est-ce que je ressens dans le corps ? quelle émotion m'accompagne ? Comparez : « mon projet est un succès » ne décrit rien ; « la réunion s'est terminée, la salle est presque rangée, je reste seul un instant, je ressens un apaisement » commence à décrire quelque chose. C'est à ce niveau de détail que la représentation travaille. - Troisième passage : associer à des résultats voulus.
→ Qu'est-ce que cette scène contient de mesurable ou d'observable en germe ? Combien de personnes, quel lieu, quelle date, quel état des choses ? Ce sont les premières pierres de la carte (nous les poserons au prochain billet). - Quatrième passage : s'autoriser toutes les dérives.
→ Quelques techniques de recueil que les coachs utilisent, et qui marchent : « Imaginez que vous avez une baguette magique - qu'est-ce que vous voyez ? » ; le jeu du « Et si… » ; le « On aurait dit que… ». Nous reviendrons ailleurs sur ces techniques ; retenons pour l'instant qu'elles ont toutes la même fonction : contourner la censure et faire dire ce qu'on n'ose pas décrire directement. - Cinquième passage : le versant dur - visualiser l'issue et les obstacles
→ Et ici, une précaution qui distingue la visualisation créatrice du simple wishful thinking. Les travaux de la psychologue Gabriele Oettingen, professeure à l'Université de New York, sont rassemblés dans son livre Rethinking Positive Thinking (2014) : visualiser uniquement l'issue désirée est contre-productif - le cerveau enregistre le plaisir de l'arrivée et se dispense du chemin. Ce qui marche : visualiser l'issue et les obstacles - elle appelle cela le contrastage mental. Le rêve met en mouvement ; l'obstacle donne la direction. Une vision féconde contient les deux.
Un exemple, pour fixer les idées
Une équipe de six personnes, dans un service qui va mal : délais qui s'allongent, clients qui râlent, ambiance qui se dégrade. Le responsable ne dresse pas la liste des objectifs — il pose une seule consigne : « Dans trois ans, tout s'est arrangé au-delà de nos espérances. Décrivez la scène. »
Voici ce qu'ils racontent, après vingt minutes : « Un matin d'automne. Le bureau est calme — pas morne : calme. Sur l'écran du hall, un tableau affiche nos délais de la semaine : trois jours, pour tout le monde, sans exception. On s'invective encore, mais pour rire. Il y a un panier de fruits sur la table du milieu — c'est nous qui l'avons voulu, pour marquer qu'on prend soin de nous-mêmes. Le téléphone sonne moins : les clients écrivent, on répond dans la journée. Quand quelqu'un dit "ça a merdé hier soir", on en parle à la pause café sans chercher de coupable. »
Écoutez ce que ce récit révèle - et qu'aucune liste d'objectifs n'aurait révélé :
- l'équipe n'a pas décrit des résultats, elle a décrit une relation (à soi, aux clients, entre collègues) ;
- le « sans chercher de coupable » dit que le vrai sujet était la peur de l'erreur, pas les délais ;
- le panier de fruits, détail incongru, dit mieux qu'un sondage que la priorité cachée est de « prendre soin », pas de « produire plus ».
Voilà la puissance de l'image : elle dit ce que personne n'aurait osé écrire en ligne d'objectifs. Et notez ceci, qui va plus loin qu'il n'y paraît : une bonne visualisation ne décrit pas seulement ce que vous obtenez ; elle révèle ce qui compte réellement pour vous. La scène imaginée est aussi un détecteur de sens : quand l'équipe parle de « prendre soin », elle touche à ses finalités, au pourquoi qui mérite qu'on y passe les trois prochaines années. L'image est collective, six personnes s'y sont retrouvées sans y être invitées.
À quoi ça sert concrètement ?
La même pratique change de fonction avec l'horizon.
- À long et moyen terme, la visualisation remplit la carte
→ C'est la fonction que cette série lui donne : l'image de la situation désirée est le territoire que l'analyse d'écart découpera en étapes, au prochain billet. - À court terme, la visualisation devient une condition de réussite de l'action
→ Se représenter comment on va faire les choses est presque plus important que ce que l'on fait réellement. Tous les sportifs de haut niveau s'entraînent à la répétition mentale, et il y a de bonnes raisons à cela.
Dans mon sport de prédilection, la voile, chaque manœuvre peut avoir des conséquences considérables pour la sécurité des personnes et du navire : on éduque les skippers à se répéter mentalement les manœuvres, avec des plans A, B et C. Dans notre jargon, on dit « réviser la chrono » — et préparer des scénarios si cela se passe mal. À ce niveau de court terme, on touche à l'anticipation et à la méthodologie de l'action, un autre pilier de la démarche que nous traiterons en son temps ; la pratique reste la même, seule la question change.
Ce que la visualisation ne fait pas
La visualisation vous donne l'image et l'envie, pas le chemin.
- le SWOT a photographié votre point de départ,
- l'analyse d'écart découpera le chemin entre les deux.
Et vous ?
Dix minutes, papier-crayon — ou les yeux fermés. La baguette magique : dans trois ans, votre projet a réussi au-delà de vos espérances. Qu'est-ce que vous voyez ? Qu'est-ce que vous entendez ? Qu'est-ce que vous ressentez ? Écrivez la scène en cinq phrases, avec les détails : les couleurs, les sons, les gestes, l'émotion.
Si votre projet engage d'autres personnes : faites-le ensemble, et écoutez les détails incongrus — ce sont eux qui disent la vérité.
Car un futur que l'on ne décrit jamais reste un souhait ; un futur que l'on décrit commence déjà à devenir une vision. Vos réponses en commentaire sont les bienvenues - les vôtres, comme toujours, sont les seules qui comptent.
À lire aussi sur pragma-tic
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- Le SWOT : photographier son point de départ avant de construire votre vision (décembre 2015) — le premier pas de la série.
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- Finalités : l'éléphant dans la pièce et dont vous avez besoin (septembre 2015) — le nord avant la carte : ce qui compte, et pourquoi.
Dans cette série
- Comment construire votre vision à long terme ? Les fonctions avant les outils (article chapeau de cette série)
- Le SWOT : photographier son point de départ avant de construire votre vision (décembre 2015)
- Ce billet : du rêve à la vision, construire l'image de votre situation désirée
- L'analyse d'écart pour tracer la carte
- Les OKR légers pour instrumenter la carte

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