Comment la généralisation des espaces ouverts percute la concentration, le sentiment de liberté et la confidentialité au quotidien.
Depuis quelques années, et plus encore en ce début d’année 2017 où le travail à distance commence à s’ancrer dans les pratiques sous l’impulsion des évolutions réglementaires de 2016, la transformation des espaces de travail s'accélère. Le flex-office et les grands plateaux ouverts sont devenus le passage obligé de toute réorganisation immobilière.
La promesse affichée est toujours la même : briser les silos, stimuler l'innovation spontanée et fluidifier la communication.
Pourtant, sur le terrain, le retour de bâton est net. Loin de l'utopie collaborative des origines, l'open space est souvent vécu comme un facteur de fatigue attentionnelle et de tension sociale.
1. Un vieux concept sous une nouvelle pression
L'espace ouvert n'a rien d'une nouveauté. Dès les années 1950, le concept allemand de Burolandschaft (paysage de bureau) imaginait des espaces fluides, presque organiques, censés humaniser le travail de bureau. Plus tard, dans les années 1960, Robert Propst concevait pour Herman Miller le fameux Cubicle afin d'offrir un espace modulable aux salariés. Le modèle fut hélas dévoyé en alignements rigides et économiques.
| Année | Événement | Impact |
|---|---|---|
| 1950 | Burolandschaft (Allemagne) | Espaces fluides, organiques, sans cloisons |
| 1960 | Cubicle (Robert Propst, Herman Miller) | Modularité, mais détourné en alignements rigides |
| 1980-1990 | Montée des open spaces (Silicon Valley) | Collaboration, mais perte de confidentialité |
| 2000 | Généralisation des plateaux | Réduction des coûts, mais fatigue attentionnelle |
| 2016 | Loi travail à distance (France) | Prise de conscience des limites de l’open space |
| 2017 | Flex-office et hybridation | Recherche d’équilibre entre présentiel/distanciel |
Pourquoi la question ressurgit-elle avec tant d'acuité en février 2017 ? Parce que l'essor naissant du travail à distance crée un effet de contraste saisissant. En goûtant au calme du travail à domicile ou dans des tiers lieux, les collaborateurs redécouvrent ce que signifie travailler deux heures d'affilée sans être interrompus. Le retour sur le plateau met brutalement en lumière les limites du modèle unique.
2. La réalité du terrain : contrôle, statut et confidentialité
Au-delà de la gêne acoustique, la vie en plateau ouvert bouscule des ressorts psychologiques et sociologiques profonds :
- Le panoptique ordinaire et le sentiment de flicage : L'open space réinstaure une forme de surveillance circulaire. On se sent observé par sa hiérarchie qui passe dans les allées, mais aussi jugé par ses pairs. Le regard des autres sur l'heure d'arrivée, la fréquence des pauses ou le contenu affiché à l'écran génère une auto-censure permanente. Pour s'en protéger, certains développent un sur-engagement de façade (regard fixe, posture affairée).
- La perte de territoire et les enjeux de pouvoir : Dans nos cultures organisationnelles, le bureau individuel a longtemps été le marqueur visible du statut et de la reconnaissance. Sa suppression sans accompagnement est fréquemment ressentie comme une dévaluation symbolique.
- L'impasse de la confidentialité : Pour les fonctions RH, juridiques, financières ou d'encadrement, traiter de sujets sensibles au milieu d'un plateau relève du casse-tête. Le manque de discrétion visuelle et sonore oblige à des manœuvres de contournement continuelles.
- L'érosion du savoir-vivre : Appels téléphoniques en haut-parleur, réunions improvisées derrière le siège d'un collègue, conversations croisées : l'absence de règles collectives transforme vite l'espace commun en source d'irritation.
3. Redonner du pouvoir d'agir : individuel, collectif et système
Face à ce constat, l'erreur serait de s'épuiser dans une lutte stérile contre les décisions immobilières de la direction. On s'en doute un peu, le système d'aménagement est souvent une donnée d'entrée sur laquelle les collaborateurs ont peu de prise directe. Plutôt que de battre contre des moulins à vent, l'un des enjeux est de transformer la frustration en énergie d'organisation.
| LE TRIANGLE D'ACTION EN OPEN SPACE | ||
|---|---|---|
| 1. INDIVIDU (Maîtrise)
| 2. ÉQUIPE (Impulsion)
| 3. SYSTÈME (Lâcher-prise)
|
1. À l'échelle individuelle : la prise de conscience et l'hygiène personnelle
C'est l'un des rares leviers sur lesquels chacun conserve une maîtrise totale. Se protéger du bruit ne relève pas de la fatalité, mais d'une posture à adopter :
- Pratiques recommandées :
- Utiliser des signaux visuels explicites pour indiquer un temps de concentration (casque audio posé, statut « Ne pas déranger »).
- Isoler ses temps de travail profond sur des créneaux précis dans la journée, idéalement en accord avec sa propre chronobiologie.
- Sortir systématiquement du plateau pour passer un appel personnel ou traiter un sujet confidentiel.
- Pratiques à éviter :
- Interpeller un collègue à voix haute à travers le plateau pour une question rapide.
- Répondre au téléphone à son bureau en laissant sonner plusieurs fois.
- Consulter des documents confidentiels sans filtre de confidentialité sur son écran.
2. À l'échelle de l'équipe : l'impulsion managériale
Il n'est pas nécessaire d'attendre un grand projet d'entreprise pour agir. Un manager et son équipe ont toute latitude pour co-construire leurs propres règles du jeu localement :
- Établir un « code de la route » du plateau (ex. plages de silence le matin, interdiction des réunions sauvages au milieu des bureaux).
- Définir ensemble des zones d'usage et s'autoriser à investir les espaces annexes (bulles, salles de réunion informelles) pour les activités bruyantes ou confidentielles.
- Normaliser le droit à l'isolement sans qu'il soit perçu comme un rejet du collectif.
3. Face au système : lâcher prise et pragmatisme
L'architecture du bâtiment et la stratégie immobilière font partie du cadre contraint. Accepter cette réalité permet de cesser de dépenser son énergie contre la structure pour la réinvestir dans ce que l'on peut adapter à son niveau.
Conclusion : vers un équilibre à hauteur d'homme
L'open space n'est ni la panacée collaborative vantée par les brochures, ni une fatalité destructrice si l'on prend soin d'en réguler les usages. C'est en articulant discipline individuelle, règles d'équipe et recul pragmatique face aux contraintes du système que l'on parvient à préserver son attention, son efficacité et sa sérénité au quotidien.
Sources & références
- Anact (2016) : Espaces de travail : les conditions d'un aménagement réussi, Guide des bonnes pratiques pour l'aménagement des bureaux.
- OpinonWay / Baromètre Actineo (2016) : La qualité de vie au bureau, Enquête sur l'impact du bruit et de l'environnement physique sur la concentration.
- Pragma-tic (2016) : Du temps subi au temps choisi : maîtriser les interruptions au quotidien.
Et vous, quelles règles de savoir-vivre avez-vous adoptées dans votre équipe pour apprivoiser l'open space ? Partagez vos astuces en commentaires !
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