Quand la bonne intention ne suffit pas...
Imaginez la scène.
Alexandre, directeur des opérations chevronné, prend 45 minutes sur un agenda surchargé pour échanger avec Sophie, jeune manager prometteuse. Sophie vient lui parler d’un défi majeur : elle peine à affirmer sa légitimité face à un comité de projet réfractaire.
Alexandre, plein de bienveillance et fort de vingt ans de métier, l’écoute deux minutes puis prend la parole :
« Écoute Sophie, j’ai connu ça exactement en 2015 sur le projet X. Voilà ce qu’il faut faire : tu convoques une réunion cadrante dès demain, tu prends la main sur le support et tu rappelles à chacun son périmètre. Je te transfert d'ailleurs mon modèle de présentation ce soir. »
Sophie repart avec un plan d'action... qui est celui d'Alexandre, ajusté au style d'Alexandre, mais pas au sien. Deux semaines plus tard, elle n'a rien osé appliquer et se sent doublement coupable : de ne pas savoir s'imposer, et de ne pas avoir suivi les conseils de son mentor.
Le constat est là : en mentorat, la bienveillance et l'expertise ne suffisent pas.
Sans la bonne posture et les bons outils d'accompagnement, même le mentor le plus expérimenté peut involontairement bloquer l'autonomie de son mentoré.
1. Ce qu'on observe sur le terrain : forces et points de progrès
Dans les programmes de mentorat formel ou informel, l'observation des séances de tête-à-tête révèle des récurrences frappantes (notons au passage qu'on pourrait les retrouver aussi dans des situations de formation, de tutorat, voire de coaching dans le pire des cas...).
Ce qui fonctionne particulièrement bien :
- L’authenticité du partage d’expérience : lorsque le mentor accepte d'enlever son « armure » pour partager non pas seulement ses succès, mais aussi ses échecs et ses doutes passés, la confiance s'installe instantanément.
- Le soutien psychosocial : comme l'a montré la chercheuse Kathy Kram (Mentoring at Work, 1985), le rôle du mentor ne réside pas uniquement dans le développement de carrière (career support), mais tout autant dans le soutien psychosocial (confirmation, écoute, modèle de rôle). Cet espace sécurisé est souvent une bouffée d'oxygène pour le mentoré.
Les pièges et points de progrès fréquents :
- Le réflexe d’expert / « Y'a qu'à, faut qu'on » : donner la solution trop vite. L'expert a naturellement tendance à sauter sur la résolution de problème, privant le mentoré du cheminement réflexif.
- Le risque de dépendance ou de paternalisme : imposer sa vision au lieu d'encourager la prise de décision autonome.
- Le flou des questions : Poser des questions fermées ou orientées (« Tu ne penses pas qu'il faudrait plutôt faire X ? »), qui sont en réalité des conseils déguisés.
Le chiffre clé : Selon une méta-analyse menée sur l'impact de l'accompagnement (Schermuly & Graßmann, 2019), la qualité de la relation et la garantie de l'autonomie sont les prédictions n°1 de la réussite d'un parcours, bien avant le niveau d’expertise technique du mentor.
2. Les basculements de posture : Ce qu'on gagne à faire... et à éviter
Être un "bon" mentor demande un ajustement permanent de posture. Il s'agit de passer d'une logique d'injonction à une logique d’éclairage.
| Dimension de la posture | La bonne posture (À privilégier) | Le réflexe piège (À éviter) |
| Écoute | Pratiquer l'écoute active (80 % du temps), accueillir les silences et reformuler. | Interrompre dès les premières minutes pour donner une réponse. |
| Transmission | Partager son vécu comme un éclairage subjectif (« Dans ma situation, j'avais constaté que... »). | Poser son parcours comme une norme universelle (« La seule façon de réussir, c'est... »). |
| Autonomie | Laisser le mentoré bâtir et valider son propre plan d'action. | Donner des consignes directives ou faire le travail opérationnel à sa place. |
| Positionnement | Offrir un espace miroir neutre, étanche à la ligne hiérarchique. | Évaluer, juger ou faire remonter des éléments au management. |
3. La boîte à outils : 15 questions clés axées sur le modèle GROW
Pour guider l'échange sans imposer vos solutions, le questionnement réflexif est votre meilleur allié. Le modèle GROW (Goal, Reality, Options, Will) offre une structure très efficace pour orienter vos questions pendant la séance :
1. Goal – Clarifier l'objectif
- « De quoi as-tu besoin de repartir précisément à la fin de cette heure ? »
- « En quoi ce sujet est-il prioritaire pour toi aujourd'hui ? »
- « À quoi verras-tu, à la fin de notre échange, que nous avons fait du bon travail ? »
2. Reality – Explorer la réalité
- « Quels sont les faits objectifs, indépendamment de tes craintes ou ressentis ? »
- « Qu'as-tu déjà essayé jusqu'ici, et quels ont été les résultats ? »
- « Quelle est ta propre part de responsabilité dans la situation actuelle ? »
- « Si tu devais prendre de la hauteur : quel est le véritable enjeu sous-jacent ? »
3. Options – Élargir les possibles & Partager le REX (retour d'expérience)
- « Si tu n'avais aucune contrainte (de temps, de budget, de hiérarchie), que ferais-tu ? »
- « Quelle est la pire chose qui puisse arriver si tu tentes cette option ? »
- « Qu'est-ce qu'une personne que tu admires ferait à ta place dans cette situation ? »
- (Touche mentor) : « J'ai été confronté à un défi similaire par le passé : souhaites-tu que je te partage ce qui a fonctionné et ce que j'en ai appris ? »
4. Will / Way Forward – Engager l'action
- « Parmi les pistes évoquées, quelle est la première étape concrète que tu choisis de franchir ? »
- « Quand exactement vas-tu réaliser cette action, et quel est ton tout premier pas ? »
- « De quelles ressources ou de quel soutien as-tu besoin pour sécuriser cette réussite ? »
- « Sur une échelle de 1 à 10, à combien évalues-tu ta motivation à mener cette action ? » (Si la note est inférieure à 8, aidez le mentoré à simplifier l'action).
5. En guise de conclusion pragmatique : s'ouvrir au principe d'autodestruction positive
Au fond, le mentorat partage un secret bien gardé avec toutes les autres formes d'accompagnement : un bon accompagnement est un dispositif qui vise sa propre obsolescence.
La réussite d'un mentor ne se mesure pas au nombre d'heures passées à conseiller son mentoré, ni à la déférence de ce dernier face à son expérience. Elle se mesure à la vitesse à laquelle le mentoré gagne en maturité, prend ses propres décisions et finit par n'avoir plus besoin de validation extérieure.
- le livre de Kathy Kram : Mentoring at Work: Developmental Relationships in Organizational Life (1985)
- Sur le modèle GROW (en anglais) : GROW model - Wikipedia
- méta-analyse menée sur l'impact de l'accompagnement (Schermuly & Graßmann, 2019) : A literature review on negative effects of coaching – what we know and what we need to know
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