Premier billet de la série « Comment construire votre vision à long terme ? » — on part de ce qu'on connaît.
« Comment imaginer ce que je ne connais pas ? »
C'est la question qui a ouvert cette série. Voici la première réponse, et elle est décevante à première vue : pour imaginer ce que vous ne connaissez pas, commencez par ce que vous connaissez. Toute construction d'une vision à long terme commence par une photographie du point de départ — nette, honnête, et si possible prise sous plusieurs angles. Et pour cette photographie, il existe un outil que vous avez déjà croisé cent fois : le SWOT.
Je sais ce que vous pensez : encore lui. Il est partout, des séminaires stratégiques aux formations en tout genre, au point qu'on ne le regarde plus. C'est précisément le sujet de ce billet : cet outil banal, trop souvent rempli en dix minutes et refermé sans conséquence, est l'un des plus féconds qui soient, à condition de lui poser les bonnes questions. Nous allons voir lesquelles.
Le SWOT en trente secondes
Le SWOT recense, sur une grille à quatre cases, ce qui joue pour et contre votre projet : en interne, vos forces et vos faiblesses ; en externe, les opportunités et les menaces de votre environnement. C'est tout. Quatre cases, deux regards (sur soi et sur le monde), une photographie du point de départ. On la remplit seul ou à plusieurs, sur papier-crayon, en une heure pour une première passe. Le reste de ce billet ne porte pas sur les cases, mais sur le regard qu'on met dedans.
D'où vient cet outil ? (deux phrases, promis)
Le SWOT est né dans les années soixante au Stanford Research Institute, dans l'équipe d'Albert Humphrey, à partir d'une recherche commanditée par de grandes entreprises américaines pour comprendre une question embarrassante : pourquoi la planification d'entreprise échoue-t-elle aussi souvent ? Retenez ce détail : l'outil le plus répandu du monde n'a pas été conçu pour planifier, mais pour diagnostiquer des échecs de planification. C'est un outil de lucidité, pas de complaisance. Son concepteur le disait sans détour : le plus grand obstacle à son bon usage est « la sensibilité de l'ego à découvrir si l'on a raison ou tort ».
Cette origine nous servira de fil : le SWOT ne vous dira rien si vous le remplissez pour avoir raison. Il ne travaille que pour ceux qui acceptent de voir ce qu'il montre.
« Je n'arrive pas à savoir d'où je pars » — en quoi est-ce un problème ?
Toute vision construite sur un point de départ flou est une vision en l'air. Mais photographier son point de départ, c'est plus difficile qu'il n'y paraît. Cherchons les causes, comme toujours :
| Causes premières | Causes secondes |
|---|---|
| On s'évalue mal | Ego, excès de confiance ou excès de modestie |
| On part d'impressions, pas de faits | Pas de méthode de collecte |
| On ne veut pas voir | Vérités déplaisantes écartées |
| On est seul juge | Aucun regard extérieur |
| On confond la situation avec le projet | Les moyens passent pour l'état des lieux |
Deux causes méritent qu'on s'y arrête, car elles tuent l'exercice en silence.
- La première : l'excès de confiance. Plus on est sûr de soi, moins l'exercice est fécond — les cases se remplissent vite, mais elles disent ce qu'on savait déjà ; c'est une photo avec le filtre « tout va bien », flatteuse et inutilisable.
- La seconde : la solitude. Un SWOT rempli seul, c'est comme se congratuler tout seul : ça flatte, ça ne renseigne pas. Le regard des autres est ce qui transforme la liste en photographie.
Et pourquoi ce détour est-il indispensable ? Parce qu'une vision crédible n'est jamais construite dans le vide. Elle est construite à partir d'une réalité présente, avec ses ressources, ses contraintes et ses angles morts. Avant de regarder loin devant, il faut savoir où l'on se tient.
Les principes avant la grille
Avant de remplir les quatre cases, trois principes — car c'est eux, encore une fois, qui font la valeur de l'outil, pas la grille elle-même.
Un : des faits, pas des impressions.
→ « Bon en communication » n'est pas un fait ; « j'ai animé trois réunions clients cette année, sans compte rendu négatif » en est un. L'outil est fait pour collecter et classer des données observables, c'est un récepteur de faits avant d'être une machine à opinion. En termes de photo : on règle la mise au point, pas le flou artistique.
Deux : l'honnêteté fait la fécondité.
→ Ne soyez pas modeste, mais réaliste ; ne vous cachez pas les vérités parfois déplaisantes. Une faiblesse admise est une information exploitable ; une faiblesse niée est une bombe à retardement.
Trois : la question que vous posez à l'outil compte plus que l'outil.
→ C'est le principe qui traverse toute cette série : une méthode appartient à l'usage qu'on en fait. Le SWOT n'est pas « l'outil de la vision » par nature - c'est un outil multi-fonctionnel qui, selon la question posée, collecte des faits, analyse une situation, bâtit des plans d'action, éclaire un rapport de force concurrentiel, ou - c'est notre usage ici - photographie le point de départ d'un projet. Nous y reviendrons en fin de billet, car cette plasticité est sa vraie richesse.
La méthode, en points de passage
La grille, d'abord — quatre cases, deux questions par case, à considérer de votre point de vue et de celui des gens avec qui vous travaillez :
FORCES - Quels sont nos avantages ? Que faisons-nous bien ?
Ne soyez pas modeste, mais réaliste. Si vous bloquez : listez vos caractéristiques ; certaines d'entre elles sont des forces.
FAIBLESSES - Qu'est-ce qui doit être amélioré ? Qu'est-ce qui n'est pas fait correctement ? Qu'est-ce qui doit être évité ?
L'idéal est d'être très réaliste et de ne pas se cacher des vérités parfois déplaisantes.
OPPORTUNITÉS - Quelles sont nos réelles chances de succès ? Quelles tendances intéressantes noter ?
Changements technologiques, évolutions de marchés ou de réglementations, nouveaux comportements, événements locaux…
MENACES - À quels obstacles faut-il faire face ? Quels sont les concurrents en présence ? Quels sont les freins à lever ?
Puis le raffinement qui distingue un SWOT rempli d'un SWOT travaillé. Pour les forces et les faiblesses (le domaine interne), évaluez chaque item sur deux critères : sa performance et son importance pour le projet.
| Important | Peu important | |
|---|---|---|
| Performant (force) | Force à entretenir | Fausse force |
| Peu performant (faiblesse) | Faiblesse à combattre | Facteur secondaire |
La case « fausse force » est la plus précieuse de la grille : c'est ce que vous faites bien, mais qui ne compte pas pour ce projet. Une force n'est une force que relativement au projet — plus on a de forces hors sujet, moins la photographie est nette. C'est là que l'ego se fait prendre, et vous constaterez que cette case est souvent la plus difficile à remplir honnêtement.
Un exemple, pour fixer les idées. Prenons un cas simple : dans une PME, le responsable veut optimiser le processus de traitement des commandes (aujourd'hui deux semaines entre la commande et l'expédition).
1. Première passe de SWOT, en faits :
| Interne - favorable | Interne - défavorable | |
|---|---|---|
| Ce qu'on maîtrise | Forces : équipe stable, 8 ans d'ancienneté moyenne ; l'outil actuel maîtrisé par tous | Faiblesses : aucune donnée sur les délais réels par étape ; deux étapes du processus dépendent d'une seule personne |
| Ce qui vient du contexte | Opportunités : le principal client vient de demander un portail de commandes en ligne ; la réorganisation du stock est programmée à l'automne | Menaces : un concurrent recrute sur les mêmes profils ; le fournisseur de l'outil actuel annonce la fin de son support dans dix-huit mois |
2. Puis la passe de tri, performance × importance, sur deux items internes :
| Important | Peu important | |
|---|---|---|
| Performant (force) | Équipe stable → force à entretenir : l'implication de chacun sera la clé du projet | L'outil actuel parfaitement maîtrisé → fausse force : il va disparaître, cette maîtrise ne compte pas pour ce projet |
| Peu performant (faiblesse) | Aucune donnée sur les délais → faiblesse à combattre : commencer par les mesurer, sinon « optimiser » ne voudra rien dire | ---- |
Voyez la fausse force au travail : « tout le monde maîtrise l'outil actuel » semble une force évidente - c'en serait une pour bien d'autres projets. Pour celui-ci, c'est un attachement à entretenir prudemment, rien de plus. C'est tout l'intérêt du tri : la même ligne change de case selon le projet.
3. Troisième point de passage, mon préféré : la lecture par les chemins des autres. Si vous ne savez pas remplir une case - ou si la case vous semble vide - , posez-vous la question en miroir : ceux qui ont réussi un projet comparable, qu'avaient-ils en forces ? Qu'avaient-ils réussi à contourner en faiblesses ? Quelles menaces ont-ils affrontées que vous n'avez pas encore vues ? La grille devient alors une matrice de lecture de chemins qui n'apparaissaient pas au départ — le grand angle, quand votre propre point de vue ne suffit plus. Je l'ai souvent utilisée en formation et en accompagnement pour changer l'angle d'attaque d'un problème : quand on n'y connaît rien, se demander comment font ceux qui ont réussi est la façon la plus rapide d'apprendre - à condition d'aller vérifier sur le terrain, pas de l'imaginer.
4. Un dernier point de passage, et non des moindres : refaites-le à plusieurs. Deux ou trois personnes qui vous connaissent, qui connaissent votre projet ou votre domaine. Chacun remplit sa grille, puis on confronte. Les divergences sont l'information la plus précieuse de l'exercice - là où vous vous voyez fort et où les autres voient une faiblesse, il y a toujours quelque chose à apprendre. Une photographie prise sous un seul angle raconte toujours une partie de l'histoire.
A noter l'outil change avec l'horizon temporel
Une précision importante : on ne remplit pas cette grille de la même façon selon l'horizon. Concrètement :
- À dix ans (le temps de la vision) : tendances lourdes, talents durables, évolutions du contexte — une photographie en pose longue.
- À trois ans (le moyen terme) : ressources mobilisables, compétences à acquérir, projets déjà en germe.
- À trois mois (le court terme) : faits immédiats, échéances, personnes disponibles — le plan large du trimestre.
- Dans l'urgence : j'ai vu des équipes l'utiliser en cellule de crise pour objectiver une situation en vingt minutes, comme j'ai vu des personnes s'en servir pour organiser leurs journées. Le cadrage se resserre, la méthode reste.
Le réflexe à garder : plus l'horizon est lointain, plus les menaces et opportunités se formulent en tendances ; plus il est proche, plus elles se formulent en faits datés.
Ce que cette photographie ne fait pas
Le SWOT vous donne le point de départ, pas la destination. C'est la phrase à retenir de ce billet. L'outil dit où vous en êtes, pas où aller — et encore moins comment y aller. Trois limites à connaître pour bien l'utiliser :
- Il ne choisit pas à votre place.
→ Une fois la grille remplie, vous avez des faits classés ; il reste à décider ce qui compte - c'est le travail des finalités et de la vision, les prochains billets de cette série. - Il se périme.
→ Une photographie date vite ; c'est un exercice à refaire à chaque étape marquante, pas un document à encadrer. - Il se détend, il ne s'imite pas.
→ Les quatre cases sont un point de passage : votre SWOT doit ressembler à votre situation, pas au modèle.
D'ailleurs, ce même outil vous resservira à d'autres étapes de votre démarche :
- pour bâtir des plans d'action (comment exploiter mes forces ? comment transformer un risque en opportunité ?),
- pour éclairer un rapport de force, ou pour analyser un constat inquiétant (la question devient alors : pourquoi ce constat ?).
C'est le propre des outils de base : on les apprend une fois, on les détourne toute une vie. J'en avais déjà donné un exemple sur ce blog : une méthode d'analyse stratégique détournée, un jour, pour parler de chance - et ce détournement m'a appris plus sur l'outil que toutes ses notices.
Et vous ?
Dix minutes, du papier, un crayon. Choisissez un projet - professionnel, associatif, personnel, peu importe : tout projet a un point de départ. Remplissez les quatre cases en faits, pas en impressions. Puis cherchez votre fausse force : ce que vous faites bien, mais qui ne compte pas pour ce projet.
Si vous ne savez pas remplir une case : comment font ceux qui ont réussi ?
À lire aussi sur pragma-tic
- Comment construire votre vision à long terme ? Les fonctions avant les outils (décembre 2015) — le chapeau de cette série.
- Mes trucs pour gérer mon temps — avoir de la chance (septembre 2013) — le SWOT détourné pour parler de chance : un exemple de détournement fécond.
- Finalités : l'éléphant dans la pièce et dont vous avez besoin (septembre 2015) — le nord avant la carte.
- Rêver à long terme : le pilier de tous les piliers (novembre 2015)
- Vision long terme : pourquoi c'est difficile, et comment vous allez y arriver (novembre 2015)
Dans cette série
- Comment construire votre vision à long terme ? Les fonctions avant les outils (article chapeau de cette série)
- Ce billet : le SWOT pour photographier son point de départ
- La visualisation créatrice pour construire l'image (à paraître)
- L'analyse d'écart pour tracer la carte (à paraître)
- Les OKR légers pour instrumenter la carte (à paraître)

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