Quand l'absurdité organisationnelle et le vide fonctionnel interrogent le sens du travail réel
Qui n'a jamais croisé, au détour d'un couloir de bureau, ce collègue au visage grave, marchant d'un pas affairé un dossier sous le bras, ou tapotant frénétiquement sur son clavier avec l'air absorbé de celui qui sauve l'entreprise ?
Rapprochez-vous d'un peu plus près : le dossier sous le bras est le même depuis trois semaines, l'écran affiche une grille de démineur ou le catalogue de vacances, et le déplacement rapide vers la photocopieuse n'a d'autre but que de meubler une heure de plus avant la pause déjeuner.
Cette scène, à la fois cocasse et pathétique, illustre un théâtre d'entreprise bien connu : la comédie de l'occupation. Mais si l'image fait sourire, ce qu'elle masque l'est beaucoup moins.
1. Gare aux « buzzwords » : que dit vraiment la science ?
Depuis quelques mois en cette année 2016, les néologismes anglais fleurissent dans les magazines de management : burn-out hier, bore-out (épuisement par l'ennui) et brown-out (baisse de tension par perte de sens) aujourd'hui.
Il convient de garder une saine distance critique avec ces concepts « valises ». Sur le plan médical et psychiatrique, ni le bore-out ni le brown-out ne constituent des maladies reconnues dans les classifications internationales. Il s'agit avant tout de labels médiatiques ou de concepts de vulgarisation d'origine anglo-saxonne.
Cependant, si les mots sont récents et parfois suremployés, les phénomènes sociaux sous-jacents, eux, sont solidement documentés par la sociologie et l'ergonomie du travail :
- La placardisation et le désœuvrement forcé : La médecine du travail et l'INRS rappellent depuis longtemps que l'absence d'activité prescrite ou la privation de consignes n'est pas un « confort », mais une violence organisationnelle. Elle détruit le sentiment d'auto-efficacité et crée un état d'anxiété chronique.
- L'absurdité du travail empêché : La sociologie du travail et l'anthropologie montrent que l'accumulation de reporting auto-référencés, de réunions de cadrage sans objet et de procédures déconnectées du terrain crée un conflit éthique profond chez le professionnel, contraint de réaliser un travail qu'il juge inutile ou mal fait.
- Chiffres et réalité du terrain : Selon les données de santé au travail (INRS / Assurance Maladie 2016), si les troubles psychosociaux (RPS) augmentent, les cas d'épuisement liés à l'isolement et au manque d'autonomie touchent une part significative des salariés en situation de stress fort, démontrant que la sous-charge subie ou le travail dénué de sens génèrent des altérations de santé psychique tout aussi mesurables que la surcharge classique.
Focus 2016 : Quand le « bore-out » arrive devant les Prud'hommes
C'est au cours de cette année 2016 qu'a éclaté l'affaire emblématique opposant un ancien salarié à la société Interparfums devant le Conseil de prud'hommes de Paris. Licencié après un long arrêt maladie, le salarié accusait son employeur de l'avoir délibérément privé de missions réelles pendant plusieurs années, le cantonnant à des tâches subalternes déconnectées de ses qualifications, entraînant une grave dépression.
S'il a fallu attendre plusieurs années de procédure pour que la justice tranche définitivement sur la qualification de harcèlement moral lié au manque d'activité, le procès d'origine en 2016 a servi de déclencheur médiatique et juridique sur la responsabilité de l'employeur face à la placardisation et à l'absence de travail attribué.
👉 Lire l'article du Monde (Mai 2016) : Le premier procès du bore-out s'ouvre aux prud'hommes.
2. Que devrions-nous observer dans nos pratiques d'organisation ?
Plutôt que de céder à la mode des étiquettes ou de stigmatiser les individus, quelles questions devrions-nous nous poser au sein de nos collectifs de travail ?
- Sur la régularité du travail prescrit : Avons-nous des espaces de dialogue sincères où un collaborateur peut exprimer une sous-charge ou un manque d'activité sans craindre d'être stigmatisé ou sanctionné ?
- Sur l'utilité perçue du travail réel : Prenons-nous le temps d'explicitar l'impact direct des tâches demandées sur le client, l'usager ou la chaîne de production ? Éliminons-nous régulièrement les « tâches vampires » devenues obsolètes au fil des réorganisations ?
- Sur la posture managériale : Le management de proximité est-il outillé pour repérer les signaux faibles du retrait silencieux (présentéisme passif, ironie mordante, désengagement) et ouvrir une discussion franche sur le contenu réel du poste ?
En synthèse
Au-delà des effets de mode sémantiques, le débat qui s'ouvre en cette fin d'année 2016 nous rappelle une vérité fondamentale et pragmatique : l'être humain a un besoin vital de se sentir utile et de déployer ses compétences dans une activité qui fait sens. Protéger la santé au travail, ce n'est pas seulement veiller à la charge physique ou aux délais : c'est garantir que chacun trouve dans son activité quotidienne de quoi nourrir sa dignité professionnelle.
Pour aller plus loin — Références scientifiques et presse :
- Article Le Monde (Mai 2016) : Le premier procès du bore-out s'ouvre aux prud'hommes (Affaire Interparfums).
- Bourion, C., & Trebucq, S. (2011). Le bore-out syndrome, Revue Internationale de Psychosociologie, Vol. XVII (analyse pionnière de l'épuisement par l'ennui).
- Dossier INRS sur les Risques Psychosociaux : Prévention de la perte d'autonomie et de l'isolement au travail (INRS).
- Dossier Anact : Donner du sens au travail et réguler la charge réelle (Agence Nationale pour l'Amélioration des Conditions de Travail).
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