Avez-vous remarqué à quel point les journées se ressemblent toutes depuis quelques mois ? Entre le second confinement dont nous sortons à peine, le travail à distance prolongé et le couvre-feu à 18h qui ferme brutalement nos soirées, une étrange sensation s'est installée : le temps s'effiloche.
Nous avons déjà eu l'occasion d'esquisser le sujet dans des article précédents :
- Kit de survie en confinement - 6 réflexes pour préserver son temps et sa santé
- Du temps subi au temps morcelé : gérer la sursollicitation en télétravail forcé
- Quand la fatigue cognitive et l'isolement révèlent les limites du télétravail contraint
Allons encore un plus loin.
Le temps s'effiloche, et ce n'est pas seulement une impression subjective.
En nous privant de nos rituels habituels, la crise sanitaire a fait sauter ce que les chronobiologistes appellent les « zeitgebers » (ou « donneurs de temps ») : ces repères externes — sociaux, environnementaux et physiques — qui permettent à notre horloge interne de caler notre niveau d'énergie, notre attention et nos phases de repos.
La disparition invisible des sas de transition
Avant, la journée de travail était naturellement rythmée par des seuils :
Le trajet du matin : Un sas de décompression active où l'esprit passe progressivement du mode domestique au mode professionnel.
La pause café informelle : Ce moment précieux à la machine où l'on déconnecte deux minutes avant d'attaquer le sujet suivant.
Le trajet du soir : La frontière physique qui permet de « poser son sac » et de fermer la parenthèse boulot.
En télétravail sous couvre-feu, tous ces espaces tampons ont volé en éclats. Passer d'un rapport stratégique à l'épluchage des légumes en 12 secondes chrono dans la même pièce ne constitue pas un sas. Résultat : notre cerveau reste coincé dans une sorte d'état d'alerte tiède du matin au soir. C'est le fameux effet « jour sans fin ».
Reconstruire des donneurs de temps artificiels : 2 exemples pragmatiques
Puisque l'environnement ne nous offre plus de cadre naturel, c'est à nous de le fabriquer de toutes pièces. Rien d'académique ici : il s'agit d'ancrer des gestes simples et décalés mais redoutablement efficaces pour signifier à notre organisme qu'il change de registre.
Exemple 1 : Le « faux trajet » du matin (Faux Commute)
Marc, consultant, s'est rendu compte qu'il attaquait ses journées la tête encore dans le gaz, en sautant de son lit à son ordinateur portable posé sur la table du salon.
Sa solution ? Chaque matin à 8h30, il enfile ses chaussures, met ses manteau et écharpe, sort de chez lui et fait une boucle de 15 minutes à pied autour de son pâté de maisons. Lorsqu'il passe à nouveau le pas de sa porte à 8h45, son cerveau a intégré qu'il « arrivait au bureau ». Il en fait de même le soir à 18h pour marquer la fin de la journée. Un rituel dérisoire en apparence, mais une bénédiction pour son rythme circadien (exposition à la lumière naturelle du matin) et sa santé mentale.
Exemple 2 : Le rituel de fermeture du poste (Shut-down Routine)
Sophie, responsable de formation, finissait par répondre à des e-mails jusqu'à 20h30, coincée entre le couvre-feu et la présence continue de son ordinateur sur la table à manger.
Pour rompre ce cercle vicieux, elle a instauré un rituel physique à 17h45 :
- Fermeture systématique de tous les onglets du navigateur.
- Écriture manuscrite sur un carnet des 3 priorités du lendemain.
- Fermeture du capot du portable, glissé sous un plaid ou dans un tiroir (hors de vue).
- Changement de tenue vestimentaire immédiat (passer en « habits de maison »).
En cachant physiquement l'outil de travail, Sophie réactive une frontière symbolique forte.
En résumé
Si vous vous sentez fatigué sans avoir l'impression d'avoir « abattu des montagnes », ne culpabilisez pas. Votre horloge biologique cherche simplement ses repères dans un monde sans contrastes. En ce début d'année 2021, la véritable efficacité ne consiste pas à remplir chaque minute vide, mais à réintroduire volontairement des ruptures, du mouvement et du silence pour donner à vos journées le relief qu'elles ont perdu.
Sources et références web
Roenneberg, T. et al. (2020/2021). The circadian clock and COVID-19: How lockdowns alter human sleep/wake patterns and social jetlag. Current Biology / National Center for Biotechnology Information.
Lien :
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7315809/ INSERM (2021). Dossier d'information : Chronobiologie - Les rythmes du vivant et les horloges internes.
Lien :
https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/chronobiologie Harvard Business Review (2020/2021). Recreate Your Commute to Boundary-Proof Your Workday.
Lien :
https://hbr.org/2020/12/recreate-your-commute-to-boundary-proof-your-workday
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