Dans une récente interview accordée à Challenges à l'occasion de la parution de son livre Génération empêchée (retrouver l'interview et les extraits sur le site de Challenges ), Patrick Martin, président du Medef, remet le mentorat au cœur de la stratégie d'insertion des jeunes.
Face aux difficultés d'accès au premier emploi et au risque de rupture d'égalité, le patron des patrons appelle les entreprises, leurs dirigeants et leurs cadres à se mobiliser activement pour accompagner la nouvelle génération.
Au-delà de la posture RSE et du plaidoyer patronal, que révèle ce discours sur l'évolution des besoins en entreprise ? Et comment le mentorat s'articule-t-il avec les dispositifs existants, du tutorat classique aux formations en situation de travail (AFEST) ?
1. Le constat patronal : au-delà de l'emploi, la question des « codes »
Dans son diagnostic, Patrick Martin pointe une « génération empêchée » : une jeunesse confrontée à des parcours d'accès à l'emploi de plus en plus complexes, où le diplôme ou la qualification technique ne suffisent plus toujours à faire la différence.
La réponse proposée passe par le mentorat, envisagé non pas comme une formation métier, mais comme un accompagnement à la posture :
- Accéder au réseau : Donner aux jeunes éloignés de l'emploi les clés d'un réseau professionnel auquel ils n'auraient pas accès naturellement.
- Décoder l'entreprise : Transmettre les codes non écrits du monde du travail (savoir-être, posture relationnelle, gestion de la hiérarchie).
- Restaurer la confiance : Établir un lien intergénérationnel bienveillant en dehors de toute relation d'autorité hiérarchique.
Cette approche s'inscrit dans la continuité des initiatives portées par les grands réseaux d'entreprises ou des dispositifs comme 1 jeune, 1 mentor. Mais sur le terrain, quelle est la frontière exacte entre le mentor et le tuteur ?
2. Mentorat vs Tutorat : deux logiques complémentaires, mais distinctes
Il est fréquent de voir confondus mentorat et tutorat dans le débat public. Pourtant, du point de vue de l'organisation du travail et de la pédagogie d'entreprise, leurs périmètres répondent à des logiques bien différentes :
| Dimension | Le Mentorat | Le Tutorat / AFEST |
| Objectif principal | Orientation, posture, réseau, développement personnel. | Acquisition de compétences métiers et maîtrise du poste. |
| Lien hiérarchique / Métier | Hors hiérarchie, souvent hors du service direct de l'apprenant. | Pair expérimenté, tuteur désigné ou accompagnateur terrain. |
| Périmètre | Transversal, tourné vers le parcours et la carrière. | Opérationnel, ancré dans le travail réel et l'action (AFEST). |
| Posture | Écoute, conseil, partage d'expérience. | Guidage, évaluation, analyse réflexive de l'activité. |
Si Patrick Martin insiste à juste titre sur le mentorat pour créer un « pacte de confiance » social, l'intégration réussie d'un jeune en entreprise ne peut reposer uniquement sur des conseils de carrière. Le mentorat aide à entrer et à se positionner dans l'entreprise ; le tutorat structuré et les démarches d'AFEST permettent d'y apprendre à travailler et d'y devenir autonome.
3. Les leviers de réussite : comment dépasser l'effet d'annonce ?
Pour que l'appel du Medef ne reste pas un vœu pieux, plusieurs conditions doivent être réunies dans les organisations :
A. Valoriser l'engagement des mentors et des séniors
Le mentorat est souvent présenté comme une solution idéale pour remobiliser les collaborateurs en fin de carrière ou valoriser l'expérience des cadres. Mais attention à la charge mentale : mentorat et tutorat nécessitent du temps libéré et une véritable reconnaissance dans l'évaluation du travail. On ne mentore pas efficacement "entre deux dossiers".
B. Oser le Reverse Mentoring (mentorat inversé)
Pour que le lien intergénérationnel fonctionne, la relation gagne à être bilatérale. Si le mentor apporte sa maturité et sa connaissance de l'organisation, le jeune mentoré apporte son regard critique sur les usages, les attentes d'équilibre vie pro/vie perso ou les nouveaux outils. C'est à cette condition que le mentorat devient un levier d'acculturation réciproque.
C. Articuler accompagnement humain et structuration pédagogique
Un programme de mentorat efficace ne s'improvise pas. Il gagne à s'adosser aux politiques d'alternance et de formation interne existantes, en veillant à ne pas faire porter aux mentors un rôle d'évaluateur qui dénaturerait la neutralité de leur posture.
4. La réalité du terrain : quand les intentions se heurtent aux pratiques de management
Si le discours institutionnel insiste à juste titre sur les vertus sociétales du mentorat, l'épreuve des faits révèle un écart parfois considérable entre les intentions affichées et le quotidien des organisations.
- La pression du court terme et le manque de temps : Dans de nombreuses entreprises, l'urgence opérationnelle écrase la transmission. Les managers et tuteurs potentiels, déjà soumis à une charge de travail soutenue, perçoivent souvent le mentorat comme une contrainte managériale supplémentaire plutôt que comme un investissement stratégique.
- Des freins culturels tenaces : La culture managériale française reste encore très imprégnée d'une logique de commande et de contrôle. Adopter une posture de mentor — fondée sur l'écoute active, le doute constructif, le lâcher-prise et la bienveillance — exige un changement de posture culturelle que l'entreprise n'accompagne pas toujours.
- Une prise de conscience managériale encore insuffisante : Beaucoup de managers de proximité ne sont ni sensibilisés ni formés aux enjeux de l'apprentissage informel ou de l'intégration intergénérationnelle. Le mentorat y est parfois réduit à un simple parrainage logistique de bienvenue ("découverte des locaux"), vidé de sa substance réflexive et d'accompagnement de carrière.
- L'absence d'évaluation et de reconnaissance : Tant que les heures consacrées au mentorat ne seront pas intégrées dans les objectifs opérationnels et reconnues lors des entretiens annuels, le dispositif reposera sur le seul bénévolat de quelques passionnés, au risque de s'essouffler.
En conclusion
L'intervention de Patrick Martin remet opportunément le sujet du mentorat au centre de la réflexion sur l'insertion de la jeunesse. C'est une brique indispensable pour réparer le lien social et faciliter le passage de l'école à la vie professionnelle.
Toutefois, pour les responsables de formation, DRH et acteurs du terrain, l'enjeu reste de ne pas confondre les rôles : le mentorat ouvre la voie et donne les codes, mais c'est bien la qualité du tutorat opérationnel et des situations d'apprentissage au poste de travail qui transforme l'essai en compétences durables.
Sans un travail en profondeur sur la culture d'entreprise et les pratiques des managers, le plus beau des programmes de mentorat risque de rester une simple vitrine d'intention.
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