Nous passons beaucoup de temps à optimiser nos agendas. Et si la vraie question était ailleurs ? Réflexion sur l'énergie, la fatigue décisionnelle, la récupération et les limites du culte de l'hyperproductivité.
L'autre soir, vers 20 h 30, j'ai eu une idée brillante - enfin, je crois, je ne le saurai jamais puisque je l'ai oubliée.
J'étais assis devant mon ordinateur, bien décidé à noter cette inspiration avant qu'elle ne s'échappe. J'ai ouvert mon logiciel de notes (Evernote en l'occurrence), puis mon navigateur, puis ma messagerie, puis un autre onglet.
Cinq minutes plus tard, je lisais un article sur les ponts suspendus en Norvège.
L'idée brillante, quant à elle, avait définitivement disparu.
C'est dans ces moments-là que je me dis que nous avons un rapport étrange à la productivité : nous mesurons le nombre de tâches accomplies, le nombre d'heures travaillées et le nombre de messages traités...
Mais nous parlons rarement de ce qu'il nous reste à la fin de la journée.
Or, depuis quelque temps, j'ai l'impression que c'est la seule mesure qui compte vraiment.
Les héros de l'épuisement
La littérature sur la productivité adore les journées qui commencent à 5 heures du matin et les entrepreneurs qui dorment quatre heures. Elle apprécie aussi les cadres qui répondent à leurs e-mails pendant leurs vacances ainsi que les champions du multitâche.
C'est fascinant, et probablement un peu trompeur.
Car lorsqu'on discute avec des personnes qui travaillent beaucoup sur la durée, un thème revient régulièrement : l'endurance.
Pas l'intensité, l'endurance.
Être capable de faire du bon travail aujourd'hui, demain, la semaine prochaine et encore dans six mois. Cela paraît moins spectaculaire, mais c'est sans doute plus utile.
Le mystère des mauvaises décisions du soir
J'ai longtemps cru que ma volonté avait des faiblesses mystérieuses.
Par exemple, pourquoi suis-je capable de prendre des décisions raisonnables le matin et de considérer sérieusement l'idée de manger une tablette de chocolat entière à 22 heures ?
Il s'avère que des chercheurs se sont posé des questions comparables.
Les travaux de Roy Baumeister et d'autres chercheurs sur la fatigue décisionnelle suggèrent que l'accumulation de décisions au cours de la journée peut affecter notre capacité de jugement et notre maîtrise de soi. [onlinelibr....wiley.com], [apa.org]
Le concept est simple : chaque choix consomme une petite quantité de ressources mentales.
Choisir une tenue, répondre à un e-mail, arbitrer entre deux priorités, décider quoi manger, gérer un imprévu...
À la fin de la journée, le réservoir commence à se vider.
Cela expliquerait pourquoi certaines décisions qui paraissent évidentes à 9 heures deviennent curieusement compliquées à 19 heures.
Et si le problème n'était pas le temps ?
Nous vivons dans une époque obsédée par la gestion du temps.
Pourtant, le temps possède une caractéristique agaçante :
- On ne peut pas en fabriquer davantage.
- Une journée contient toujours vingt-quatre heures.
En revanche, notre énergie varie fortement.
Cette idée est défendue depuis plusieurs années par Tony Schwartz dans son article "Manage Your Energy, Not Your Time", publié dans la Harvard Business Review. Son argument est simple : lorsque les exigences augmentent, travailler davantage n'est pas toujours la réponse. L'énergie, contrairement au temps, peut être renouvelée et entretenue. [hbsp.harvard.edu], [qualitycharters.org]
Dit autrement : deux heures de travail ne se valent pas forcément.
Deux heures effectuées avec un cerveau frais peuvent produire davantage qu'une demi-journée passée à lutter contre la fatigue.
Je soupçonne que beaucoup d'entre nous l'ont déjà constaté empiriquement.
Le burn-out n'est plus un sujet marginal
Autre signe des temps : l'épuisement professionnel est de plus en plus discuté ouvertement.
En France, la Haute Autorité de Santé a publié en 2017 une fiche consacrée au repérage et à la prise en charge du syndrome d'épuisement professionnel. [has-sante.fr]
La même année, une enquête réalisée auprès de responsables des ressources humaines indiquait que 95 % d'entre eux considéraient le burn-out comme un facteur important de rétention du personnel. [marketscreener.com]
Ces chiffres ne prouvent pas que tout le monde est en situation d'épuisement. Ils montrent en revanche que le sujet n'est plus anecdotique, ce qui me semble être une excellente nouvelle.
Pendant longtemps, l'épuisement a parfois été présenté comme le prix normal de la réussite. Aujourd'hui, cette idée commence heureusement à être questionnée et c'est tant mieux !
La récupération n'est pas une récompense
Nous avons tendance à considérer le repos comme quelque chose qui se mérite, comme une récompense, voire un luxe ou bonus.
Je commence à penser que c'est l'inverse.
La récupération fait partie du travail, comme l'entretien fait partie du fonctionnement d'une machine, comme les arrêts au stand font partie d'une course automobile, comme le sommeil fait partie de l'apprentissage.
Lorsqu'on supprime systématiquement ces moments de récupération, les performances finissent souvent par se dégrader. Pas immédiatement (c'est ce qui rend le phénomène trompeur), mais progressivement.
Vers une nouvelle définition de la productivité ?
Sources et lectures complémentaires
- Manage Your Energy, Not Your Time, Tony Schwartz et Catherine McCarthy, Harvard Business Review : https://hbr.org/2007/10/manage-your-energy-not-your-time [hbsp.harvard.edu], [qualitycharters.org]
- Travaux sur la fatigue décisionnelle et l'épuisement des ressources cognitives de Roy Baumeister et collaborateurs. [apa.org], [onlinelibr....wiley.com]
- Repérage et prise en charge cliniques du syndrome d'épuisement professionnel ou burnout, Haute Autorité de Santé, 2017 : https://www.has-sante.fr [has-sante.fr]
- Enquête Kronos / Future Workplace sur le burn-out en entreprise (2017). [marketscreener.com]
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